Estelle Cala, née en 1986, a grandi en Nouvelle-Calédonie. Elle apporte avec elle les récits des mythes océaniens qui ont marqué son imaginaire. Dès l’enfance, elle prend conscience de ce que signifie habiter une île : ce que le géographe Bonnemaison appelle « iléité »[1], et les sentiments contradictoires qu’entrainent la conscience de l’enfermement et le fantasme de l’ailleurs.
À sa majorité, elle rejoint Paris pour entreprendre un double cursus en arts plastiques et esthétique. Ses œuvres révèlent son goût pour la métaphysique et la poésie. Elle participe à plusieurs projets expérimentaux et trouve sa place sur la jeune scène artistique parisienne. À Nouméa en 2010, sa première exposition individuelle lui permet de se faire connaître outre-mer. Entre la France et l’Océanie, elle mène une recherche sur l’art insulaire. En 2017, elle soutient sa thèse de Doctorat à l’Ecole des Arts de la Sorbonne, tournant une page de vie universitaire pour se consacrer à l’enseignement des arts plastiques et à ses œuvres.
En regard de sa thèse sur l’Insularité comme intervalle créateur, ses œuvres se posent comme des passages pour explorer les mondes « nichés entre les mondes ». Si ses recherches universitaires l’ont menée à cartographier le concept d’insularité, sa carrière artistique la conduit en 2020, en pleine pandémie mondiale, à un nouveau champ d’application de l’intervalité : il s’agit des espaces liminaux. Ces lieux souvent vidés de toute présence, lieux de passage réels, imaginaires ou conceptuels transpirent l’étrangeté en même temps que la familiarité.
Suivant cette démarche, elle interroge les interstices du voir au quotidien. Sa peinture explore les territoires silencieux des émotions humaines. Les ressentis que le langage peine à nommer lui sont familiers : « occhiolisme » et « anemoïa »[2] font son quotidien. En communion avec ces émotions qui dépassent le cadre verbal, et deviennent des thèmes à part entière, l’artiste inscrit sa recherche picturale dans une quête profondément humaniste.
L’ONU proclame 2022 « Année Internationale du Verre ». A la faveur d’une résidence artistique au Centre Culturel de l’Université d’Orléans et en partenariat avec différents acteurs régionaux, elle conçoit des sculptures en matière verrière dont le monumental Cénophage. Art verrier, pictural, textile ; sa production témoigne d’une grande variété de médiums. Toute technique est mise en œuvre pour tenter de saisir artistiquement les concepts de l’ailleurs et de l’intervalité. La notion d’« entre-deux » la fascine. Elle en fait son cheval de bataille : pour l’artiste, ces dimensions touchent concrètement à l’éthique en questionnant nos manières de penser et de percevoir.
Nourrie par une enfance multiculturelle qui se reflète dans le melting pot des métropoles qu’elle fréquente aujourd’hui, elle s’éloigne des représentations savantes pour embrasser des ressentis intemporels, à la recherche de formes tutélaires qui sous-tendent notre condition humaine.
En 2023 elle fonde le collectif ECBF avec l’artiste Foëd Benaffane. Les deux artistes nous confrontent aux marges de la société, dévoilant dans le même mouvement les « invus » du vivre ensemble.
Au matin d’un 21ème siècle constellé d’incertitudes et dont nous faisons l’Histoire, les réponses de l’artiste sont protéiformes : à travers divers médiums tels que la peinture, les objets-témoins, des installations, essais textuels et au-delà des espaces d’exposition dans les ateliers de transmission à destination de toutes et tous.
[1] J. Bonnemaison, « Vivre dans l’île. Une approche de l’îléité océanienne », L’Espace géographique, t. XIX-XX, n°2, p. 124.
[2] L’anemoïa définit un ressenti de nostalgie pour une époque ou bien un lieu inconnu. L’occhiolisme définit la conscience aigüe de l’étroitesse de notre point de vue subjectif. Cf. John Koenig, The Dictionary of Obscure Sorrows, New-York, Simon & Schuster, 2012.